Grains de sel (2)

Les noms de famille béarnais… et salisiens.

  … et historique des prénoms, sans supplément de prix !

 

  Il n’est évidemment pas question ici de revisiter les études faites par des spécialistes*, aussi nous nous bornerons à les exposer brièvement et à les illustrer par l’exemple. Ainsi les Domecq du Béarn et leurs alliés bénéficierons d’une exposition médiatique au moins comparable à celle d’un jour de marché aux volailles.

* cf Régis de Saint-Jouan : « les noms de famille en Béarn ».

   cf Michel Grosclaude : «  Dictionnaire étymologique des noms de famille gascons »

 

Rappels historiques (du VIIIème siècle au XIVème siècle) :

 

A quelques nuances près le système de désignation des individus est le même dans tous les pays de culture européenne. Pour les îles du Pacifique, veuillez consulter votre anthropologue préféré. Chacun d’entre nous a d’abord un nom individuel, donné à la naissance, au baptême, le prénom. Nous avons ensuite un nom de famille, le patronyme, indiquant notre filiation en lignée paternelle (mais le Béarn a, sur ce plan, fait souvent exception à la règle dans l’Ancien Régime).

Il semble que la plupart des peuples aient pratiqué, à l’origine le seul nom individuel, suffisant pour caractériser un noble ou un manant dans un fief ou une communauté rurale de très petite dimension. Aux VIIème et VIIIème siècles en Gascogne, les rares écrits ne laissent apparaître qu’une vingtaine de noms, certains romains (Genialis, Felix, Lupus, Mancio), d’autres germaniques (Senocus ?, Aighina, Eudo, Hatto, Adalgarius, Hunoldus, Remistanus, Waifarius, Amanugus, Adelerius) et une seule femme (Lampegia). Sans doute des noms très courants dans le milieu du show bizz de l’époque !

A ce système rudimentaire s’est ajouté l’usage d’un double nom : nom individuel + nom du père. De sorte que, pour l’exprimer de manière familière, le nom d’un individu était « fils de son père ». Cet usage, largement répandu, a laissé des traces dans les patronymes contemporains, si l’on songe aux nombreux suffixes anglais (-son), nordiques (-sen), slave (-itch), hispanique (-ez) etc…

Les Grecs et les Romains qui nous ont laissé de merveilleuses ruines, utilisaient le triple ou quadruple nom. Imaginez l’annuaire ! Le syndicat des scribes ayant obtenu gain de cause, cet usage antique tomba dans l’oubli, quoique ! On rencontre encore au XIVème siècle, en France, des noms de famille (anciennement) nobles, à rallonge, comme pour se venger du raccourcissement intempestif de leurs ancêtres !

Du IXème au XIème siècle, le Béarn connaît cette pratique du double nom que St Jouan appelle « la règle patronymique ». Ainsi le nom de Guilhem Sanz doit il se lire Guilhem fils de Sanz ou, en latin, Guilhelmus Sancii. Cette règle s’appliquait également aux nobles et non nobles, elle s’éteint au cours du XIIème siècle en revanche le double nom reste fréquent, formé de deux noms individuels, mais le deuxième n’est plus nécessairement le nom du père. Il est, le plus souvent fondé sur un prénom très courant ( Aner, Arramon, Arnaut, Bernat, Fort, Gassie, Guilhem, Johan, Lop, Per et Sanz). Régis de St Jouan en comptera 1513 dans le « Recensement des feux de Béarn » de 1385 (soit un peu plus de 10%). Cet usage, à son tour s’éteint en Gascogne à la Renaissance (fin XIVème – XVIème siècles) sous l’influence de la francisation, à l’exception notable de Arnaut-Guilhem qui résistera jusqu’au XVIIIème siècle. Les Arnaut Guilhem sont nos Vercingétorix béarnais.

 

Le nom de famille à partir du XIVème siècle.

 

La fin du XIVème siècle est, pour  les non spécialistes, le vrai point de départ des recherches, les documents sont nombreux (merci Gaston Fébus), rendus accessibles, souvent, par des érudits (merci Paul Raymond et successeurs). Le nom de famille tel que nous le connaissons aujourd’hui résulte de la lente transformation du nom complémentaire (ou additif) en nom héréditaire. Bien sûr le pouvoir politique a instauré l’obligation de l’Etat civil par l’Ordonnance de Villers Cotterêts promulguée en 1539 par François Ier, mais elle ne concernait pas le Béarn, alors principauté indépendante et, de toutes façons, l’évolution était en marche. Ce nom complémentaire ou additif qui est devenu notre nom de famille (anthroponyme), trouve son origine, en Béarn comme au Pays Basque d’ailleurs, dans les noms de lieux, fiefs, lieux dits… (toponymes) et les noms liés à l’habitat (domonymes), essentiellement. En ville, si l’on peut appeler ainsi les grosses bourgades de l’époque, ces noms de famille peuvent plus fréquemment être des métiers et fonctions, des noms de baptême, des noms de saints (hagionymes), des sobriquets…

 

Les noms de familles salisiens dans le Dénombrement de 1385 :

 

Ils sont au nombre d’environ 250, leur origine est conforme aux usages décrits plus haut (cf Annexe). Quelques uns méritent une carte de visite : Arriguepeu, Bag Pregone, Barranco, Baubioo, Cassombossii, Caufe Pé, Domec (of course !!), Foelhetorn, La Borrome, La Filhole, La Guisquet, La Mateboscq, Mosqueros, Quoayreforc, Sent Gili, Serrempouy etc.. (choix subjectif). Le plus salisien des salisiens « Œil de saleys » n’a pas encore fait son apparition !

 

Le Censier de la ville de Salies de 1535 (copie, cote CC2 aux AD 64) :

 

C’est une copie tardive, cela explique peut être que la francisation de l’orthographe soit si avancée (le copiste a peut être pris ses aises avec l’orthographe originelle (cf plus bas l’évolution orthographique des noms béarnais selon St Jouan) : abondance des noms commençant par D (Dabadie, Dabidos, Dagoueix etc…) et L (Labarraque, Labat, Labeyrie etc…). La liste comporte 223 noms dont 108 étaient déjà présents dans le dénombrement de 1385, soit 48%. La population salisienne s’est renouvelée de moitié. Quelques patronymes d’origine qui apportent une pointe d’exotisme (Barsalonne, Pampelone, Toulouse), un noble voisin de Puyoo (de Pilan) devenu seigneur de Lardas, une belle brochette d’hagionymes (St Clemens, Gaudens, Guily, Jayme, Joan, Martin, Macary, Ste Gracy) pour veiller sur les revenus de la Fontaine Salée … et toujours un Domecq, objet de toute notre attention affectueuse !

 

Le plus ancien registre de la Fontaine Salée : le « Livre des chefs » de 1679 : 

 

Beaucoup plus intéressant. Il inclut l’ensemble des habitants de Salies intra muros, soit 258 noms dont 120 (46%) étaient présents dans le précédent document. Encore un renouvellement de moitié mais la multiplication des noms d’origine oblige à distinguer les individus à l’aide de noms composés, avec un patronyme (ex : Lanne-Postoly), une maison peut être  ou avec un surnom (Chicouyou, Matoule, Pouchou, Capdemoutou, Hilloutou, Louchin, Peilhoque, Resolut, Miragles). Hypothèse gratuite : cette pratique officielle des surnoms est- elle due à la coexistence pas toujours pacifique entre les deux communautés catholique (rétablie dans ses droits) et protestante (en butte aux tracasseries sinon persécutions) ? La très grande majorité des noms sont béarnais pur jus, les héritières salisiennes ne sont pas allées bien loin choisir leur conjoint. Exit l’exotisme mais arrivée d’un nom étranger (au Béarn) : France. Arrivée des Gassion qui goûtaient la cuisine salée. Adoption d’un Lion, échappé d’un cirque.

 

Comment l’écrivez-vous ?

 

On serait tenté de répondre : « comme il vous plaira ! » puisqu’à cette époque, il n’y a pas de règles en la matière, l’orthographe, les majuscules sont hésitantes. On ne peut donc dire que le nom de Domecq ait été mal écrit (cacographie), excepté au beau milieu du XVIIIème siècle, baptême de « Pierre Daumec  né d’hyer » par le vicaire T. souffrant d’orthographite chronique ! Les prépositions (et non particule !) DE (de, d’) ou DU (deu,deus) sont utilisés alternativement selon la fantaisie du scripteur, prêtre ou notaire, de même que Domec ou Domecq. En fait, même si l’évolution a été lente,  non linéaire et liée aux pratiques individuelles, on peut situer le tournant vers la graphie contemporaine au milieu du XVIIIème. A titre d’exemple : « L’an 1741 et le second de may naquit une fille de David de Domecq vigneron et d’Elisabeth de Séré sa femme a été baptisée le mesme iour avec les cérémonies accoutumées a été parrain Jean de Séré frère de l’accouchée et marraine jeanne de Betbeder belle sœur du susdit Domecq père de l’enfant a été nommée jeanne ont été presents le susdit Domecq et Bernard d’ ? habt de cette paroisse qui ont signé avec le parrin ce que n’a fait la marraine pour ne sçavoir de ce faire interpellée par nous curé Signé Domecq Céré Moneing curé de St Vincent. En marge : Bap jeanne Domecq ». Intéressant : l’écrit est définitivement francisé, la formule finale est identique à celle des notaires. On passe de « de Domecq » à « Domecq ». Le père signe Domecq.

Il est erroné de dire que la Révolution française a aboli les prépositions, d’ailleurs trop souvent assimilées à la particule nobiliaire. Le nom de famille contemporain était déjà bien installé, avec cette réserve : l’Etat Civil n’en a pas immédiatement fixé l’orthographe au XIXème siècle, loin s’en faut !

 

L’évolution orthographique des noms béarnais et salisiens :

 

Bien mise en évidence par Régis de St Jouan, celui-ci pense qu’elle ne s’est pas accompagnée d’une même évolution phonétique. Elle a du moins le mérite de faire « entendre » la langue écrite ! C’est encore plus vrai chez nos voisins basques où les prêtres ont souvent maltraité les patronymes en les écrivant de manière phonétique. Mais ne le répétez pas, vous iriez en Enfer ! Kasu !! Par exemple le sympathique nom  Ernautenea, « chez Arnaut », qui sent bon le bistrot du coin ou l’auberge de campagne. Cela devient : « Dernognon, Dernognoa, Ernagno » ! Vous n’y arrivez pas ? Avalez une grosse bouchée de « talo ta xingar », commencez à mastiquer et allez-y !! C’est parfait ! Vous pouvez postuler pour une radio locale.

Voici les principales particularités  béarnaises et leur évolution orthographique de A à Z (les exemples sont principalement tirés des familles alliées aux Domecq de Salies et environ) :

- Lettre A : le « a » intertonique, fréquent, a été conservé dans Mirassou. La syllabe Ar- : double le « r » en tête des mots (arricades)

- Articles : les articles, « lo, los, la, las, l’ » se sont agglutinés au nom (la guarde > Laguarde)

- Lettre B : concurrence le « v » latin (Bergeras), pas totalement cependant (Vispalie).

- Consonnes : la consonne double en début des noms est abandonnée (abbadie > Abadie). Les noms terminés en « -c » s’écriront à partir du XVIème siècle, « -cq », surtout dans les Pyrénées Atlantiques et les Landes, suivant en cela les coquetteries de la langue écrite (avecq, doncq, .. sans justifications). Même Montaigne s’y est essayé ! ). Domec devient généralement Domecq en Béarn au moins (en Bigorre, non)

- Lettre E : s’est introduite dans la diphtongue « iu » (partarriu > Partarrieu).

- Lettre F : tombe devant un « r » (franquine (françoise) > Ranquine).

- Lettre H : interchangeable depuis le XIVème siècle avec le « f » (Haget, Faget).

- Lettre L : le « l » mouillé « lh » devient « ilh » puis « ill », graphie française (Bareilles). Le double « ll » latin s’écrit, à la fin « -it, -t, -g » (Beigprégonne.

- Lettre N : le « n » mouillé, écrit « nh » devient « gn » (lavinhe > Lavigne) ou « in(g) » (goadanh > Goadain).

- Lettre O : ouverte, elle est restée « o » (Laborde), fermée elle s’écrit « ou » (domecq > Doumecq, lostau > Loustau ..). Mais à Salies, contrairement aux vallées d’Aspe et d’Ossau, principalement, Domecq est demeuré, même si l’on devine qu’il pouvait se prononcer Doumecq. Le « oo » terminal devient « on » (baubioo > Baubion ).

- Prépositions : les prépositions « deu, deus, d’ », comme les articles se sont agglutinées au nom (d’arrigran > Darrigrand, du thil > Duthil)

- Lettre R : disparaît en fin de nom, mais pas toujours (laugaar > Laugar ), après le « e » (darrer > Darré), après le « u » (monsegur > Monségu, du faur > Dufau)

- Voyelle : la double voyelle s’estompe souvent en fin de nom (lardaas >  Lardas)

… et beaucoup d’autres. Linguistes, ne retournez pas sept fois le stylo dans votre main, continuez !

 

Francisation et latinisation ou « Les Délices de l’impérialisme culturel » :

 

La francisation, outre l’évolution de l’orthographe vue plus haut, s’est manifestée par introduction d’éléments similaires mais non-conformes au gascon (Bonnefon,  Capdeville, Darrigrand, Pommé…)

La latinisation est exceptionnelle, il est vrai, mais tellement kitch ! Les milieux cultivés, ouverts à la Renaissance, aux lettres latines, introduisent des noms tels que Fenario, Salinis, Aydapus (cf Audap de la vallée d’Aspe) et, vous serez comblés : DOMECUS ! (cf Domecq du Barétous). Cette latinisation n’a pas de fondement grammatical, comme les noms italiens majoritairement terminés par « i » par exemple. Les salisiens, dont la vie ne manquait pas de sel, n’ont pas jugé utile d’en rajouter dans la marmite patronymique. A moins qu’ils n’aient voulu éviter des plaisanteries douteuses du genre : « Domecus, Domecus, gratte moi … ! ». Seul, « toutounass », le Porcus, y aurait retrouvé des quartiers de noblesse.

 

  Varietas nomini  ou le « Bon Usage du double nom » :

 

Les Domecq de Salies ont contribué à la variété des espèces qui font le charme, peut être pas pour longtemps, de notre planète. De manière générale, le Béarn est une région où le double patronyme est fréquent. Il ne s’agit pas de simples surnoms à usage privé, mais des désignations publiques, mentionnées dans tous les registres, paroissiaux, d’état civil, fiscaux, notariaux et bien entendu ceux de la Fontaine Salée à Salies. L’origine résiderait, dit on, dans la pratique du droit d’aînesse intégral, où les enfants d’une héritière d’une maison et de son époux adventice porteraient ainsi leurs deux noms. Cet usage serait fort ancien. Tout ceci est à nuancer.

Sur l’ancienneté d’abord : la fréquence du double nom est, d’une manière générale, assez récente, milieu XVIIIème et XIX siècle (cf relevés systématiques des registres d’Etat civil et minutes notariales). Nous pensons que cela provient de l’accroissement démographique dans des collectivités de petite dimension comme les paroisses, les bourgades, les petites villes. Il s’agissait, mais c’est une nécessité récurrente, de distinguer les individus entre eux, lorsque les caractéristiques individuelles devenaient insuffisantes (menor/mayor, cadet/aîné, maître jeune/maître vieux ...).

Sur ses origines : elles sont diverses. Le double nom peut provenir du fait d’être un cadet marié à une héritière, du fait d’habiter durablement une même maison, un lieu-dit, du fait, aussi,  de la malice de ses congénères …

  Le cadet béarnais :

Le cadet adventice béarnais, époux d’une héritière, devait éprouver des tourments proprement shakespeariens, « qui suis-je ? ». Au mieux, « diit, aperat, alias » suivi du nom de son épouse, « la daune ». Au pire, il perdait son nom, en fait, pas grand-chose, puisque n’ayant apporté dans la corbeille qu’une modeste « légitime » octroyée par les parents ou par son frère aîné. Cet avatar, au sens premier du terme, concernait toutes les couches sociales, des simples métayers à la (très petite) noblesse. C’est ainsi que Jean et Mathieu de Domecq fils cadets de Pierre de Domecq et Cathaline de Desconjuzon d’Usquain (ancêtres des Domecq d’Espagne) sont devenus respectivement Bern à Gurs et Maisonnave à Lichos en 1742. Rien de tel à Salies. Très bonne résistance psychique des cadets Domecq! Au diable Shakespeare ! Pour être tout à fait objectif, notre espèce a pu être sauvegardée en maints endroits grâce à la poigne des héritières, sinon à leur grâce. Ainsi, Marie de Domecq Hau d’Ossenx, fille de Abraham de Domecq et de Marie de Hau, mariée en 1710 à Pierre St Jean dit Boly, impose t’elle le nom de Domecq Hau, puis Domecq à ses enfants. Bravo ! Au passage cela vous donne une idée de la gymnastique patronymique en Béarn, un individu pouvant être nommé de multiples manières ! D’où l’expression « casse tête béarnais », non importée de Chine. Rien de tel à Salies. Les héritières Domecq, vrais cœurs d’artichaut, se sont données corps, nom et âme à leurs prétendants. Ah ! les filles !

Pourtant, certains Domecq, bons princes, ont accepté de porter momentanément un badge matrimonial au nom de leurs épouses préférées : Domecq Rooy, Domecq Dutilh, Domecq Lacau ... avec, au XIXème siècle, la formulation  plus administrative : « Domecq allié suivi du nom de l’épouse ».

 

Le nom de maison (domonyme) :

Ce double nom n’est pas toujours le fait de l’héritière, loin s’en faut. A Salies, les appellations Domecq Rectou , Domecq Pédescaux, Domecq Salut, Domecq Lacarrère... désignent les habitants des maisons du même nom pendant la durée d’occupation, guère plus (parfois même, c’est le nom de famille qui donne son nom à la maison : la maison Hauguey (actuellement menaçant ruine), occupée au XIXème par des Domecq Hauguey). Le Béarn rural utilise aussi cette marque distinctive : les Audap de la vallée d’Aspe, bergers, chevriers, métayers, prolongeaient leur nom avec Baliros, Barrouille, Lostau, Tarras etc... sans rapport avec une quelconque maison familiale.

Le lieu (toponyme) :

Rappel des faits, comme si vous y étiez : « lundy 24 juin 1680 fut baptizée une fille de samuel de domec hauguey & marie de haget née le 20° du courant pñtée par Me pierre de Serremia  Morlas & Marie de Ballecabe sa femme fut nommée Marie ». Et c’est parti pour trois siècles !  Hauguey est sans doute un toponyme. On pense tout de suite au règne végétal : fougère, fougeraie (haugara, haugarete, hauguère, haugueyra..) Mais pourquoi cette orthographe si particulière, constamment écrite de cette manière ? Des noms semblables, Heugas, Heuguedes, Heuguerot sont bien présents dans le plus vieux registre protestant, mais pas de Hauguey. Les bucoliques imagineront nos ancêtres dans un paradis de verdure à flanc de colline, rougissant au soleil d’automne. Les chercheurs de gloire rappelleront à juste titre que la fougère est un symbole militaire fort, réservé aux héroïques combattants, droits dans leurs bottes ou raides allongés sur le champ de bataille, selon leur destinée. Vous aurez tous raison, il faut être fier de ses aïeux.

Le surnom : au contraire des basques, le béarnais pratique le surnom (le chaffre) et le  Salisien en raffole. L’époque n’était pas aux ronds-de-langue, aux charmantises. « Capdemoutou, Médiocre, Canard, Gné, Poupou, Peilloque, Résolut, Chicoy, Chou, Mougnou Hulot, Chinanou, Mille affaires, Coigt de higue..» entre autres délicatesses ! Les Domecq ont échappé à ceux-là, mais ont hérité de ceux-ci, parfois de père en fils : « Nabot » (sans commentaires), « Parotte » (parrot : grumeau de lait tourné ou fleur du vin, à vous de choisir, mais Salies est loin de la  Normandie !), « Calaman » (personne habillée sans goût, provenant de calamandre : étoffe grossière de poil de chèvre), « Cinglant », « Quig », « Gnagne » (grimace, gnagnou : qui radote, nigaud..), « Patole », « Pouchou » (poulet..), « Caderot », « Caddetou », « Fin » (fin, rusé), « Sept » (septième né), « Septime » pour les filles, « Sept Parents »  (très ancien surnom de la famille Lapadu)... Les Domecq Calaman, Nabot et Parotte ont eu une existence officielle (Etat Civil) mais ont disparu, soit par absence de descendance, soit par expatriation. Trop contents !

 

Pour résumer, nous pensons que le double nom béarnais est à manier avec précaution, en tout cas éclairé par les recherches généalogiques, quelquefois irritantes, souvent gratifiantes. C’est le charme du Béarn, un de plus !

 

Les prénoms béarnais et salisiens :

(sans supplément rappelons le !)

 

Le prénom, tel que nous l’utilisons depuis le XIVème siècle, c'est-à-dire précédent le nom de famille héréditaire, a longtemps servi de nom individuel, soit seul, soit en doublette, comme à la pétanque. Devant un verre de pastis, il fallait bien trouver un « petit nom » au futur à naître. Angoissante question ? Pas vraiment. Il suffisait de faire « comme tout le monde ». On pourrait distinguer trois périodes :

Les prénoms « béarnais » médiévaux (XIème-XIVème siècles) :

Cf « Le dérivé du nom individuel au Moyen Age en Béarn et en Bigorre » Ed. du CNRS Paris 1977. Cité par M. Grosclaude.

« Diu biban ! », pourquoi donc ces parenthèses suspicieuses ?  Le gascon en général et le béarnais en particulier sont des  formes locales de l’occitan et, en tant que tels, héritiers du bas-latin ou latin populaire. Ces noms avaient donc une racine latine. Sur ce, aux IVème et Vème siècles, les Barbares  débarquent en charters et provoquent la chute de l’Empire Romain ! A partir du VIème siècle, les Francs, principalement occupent méthodiquement la Gaule. Quelle horreur ! « Ils viennent jusque dans nos bras, égorger nos fi-i-ls, nos compa-a-gnes ». « Aux armes, citoyens !... ». C’est trop tard. Et dire que nous sommes les dignes descendants de ces abrutis ! A défaut de nous imposer leur langue, les envahisseurs germaniques nous imposent leurs prénoms. Lesquels s’ajoutent aux prénoms chrétiens d’origine latine ou hébraïque. Les parents, béarnais ont enfin le choix. Pas sûr !

Du XIVème au XVIème siècle, époque pour laquelle nous disposons de sources documentaires, les béarnais et les salisiens en particuliers, utilisent un fonds assez réduit, d’origine majoritairement germanique. Surprenant non ! Mais avec une orthographe et une phonétique marquées par le régionalisme. Egalement, une pratique hypocoristique majoritaire : les prénoms revêtent des formes familières, diminutives. « Mon Johanolet adoré, ma Goalhardine chérie… ». Affectif ? Pas sûr ! C’est, à notre avis, un signe distinctif de la place de l’individu dans la hiérarchie sociale et familiale : fils/père, fille/mère, cadet(te)/aîné(e)… Piste intéressants: M. Grosclaude souligne que l’une des caractéristiques du latin populaire était le goût immodéré pour les diminutifs dans le langage courant. C’est exactement la même chose pour les prénoms béarnais : une surabondance des diminutifs.

A Salies, ces prénoms traditionnels sont la règle jusqu’à la fin du XVIème siècle mais fin  XVIème siècle, les prénoms « chrétiens » s’imposent :

En très peu d’années, la charmante bourgade de Salies retentit des cris joyeux de cohortes de chérubins bibliques, sanctifiés, bienheureux et apôtres de tout poil.  Salies touchée par la Révélation ?

En 1545-1563, le Concile de Trente, instrument de la Contre-Réforme, avait fait obligation de donner aux nouveaux nés le nom d’un Saint. Mais le jumelage de Salies avec cette cousine italienne était encore à l’état de projet.  Plus immédiat : en1571, Jeanne d’Albret impose (c’est le mot) le protestantisme comme religion officielle dans la Principauté de Béarn. Un poil plus tard, en 1620,  Louis XIII, roi de France et fils d’Henri IV y rétablit le catholicisme. Bonne pioche !

Les Salisiens et avec eux les Domecq, sur les conseils éclairés des pasteurs, s’aventurent dans les écrits de l’Ancien Testament, tout en conservant le Nouveau, ainsi que la vie des Saints et les Apôtres. Excepté Judas tout de même ! Appelleriez-vous votre fils Judas ? En matière de patronage pour le Salut Eternel, on n’est jamais assez prudent ! Surgissent donc de la nuit des temps, les Israël, David, Samuel, Moyse sauvé des eaux du Saleys, Rachel, Suzanne et consorts… complétant les inamovibles Jean, Pierre, Marie et Jeanne. Pas pour longtemps. Dès la fin du XVIIème, reviennent en force les prénoms « recommandés » par la « Très Sainte Eglise Catholique Apostolique et Romaine ». Il n’y a pas intérêt à marcher en dehors des clous de la Voie Céleste ! Que Diable !

La Sainte Eglise susdite reprend la main et fait reculer l’hérésie à grands coups d’ostensoirs et de canons à eau bénite. Résultat : une litanie de Jean, Pierre, Jeanne, Marie… « Priez pour nous ! ». Et en marche, ou plutôt en procession, pour le XIXème siècle !

 

OFFRE SPÉCIALE aux lecteurs: un petit moment de détente polémique !

 

Les défenseurs des langues régionales, ici gascons, dénoncent généralement le pouvoir central dans le processus d’uniformisation culturelle, en omettant le rôle du clergé. Or, en matière de noms et prénoms, qui donc tenait, jusqu’à la Révolution, les registres d’Etat Civil ? L’héritage médiéval des prénoms a été effacé en très peu de temps (vers 1570-1590) par les pasteurs non béarnais, d’abord, par les prêtres ensuite.  Si ce n’est pas de l’Evangélisation, cela y ressemble fort ! Les noms ont été francisés début XVIIème selon les évolutions orthographiques vues plus haut. « Jean Domecq » est devenu une carte de visite plus présentable que « Joan deu Domec » !

 

(fin de la détente polémique et acte de contrition).

 

Le XIXème siècle, entre tradition et modernité :

 

A partir du premier tiers du XIXème siècle, les prénoms se diversifient. Savez vous qu’il existe un catalogue de 6216 noms de saints et bienheureux dûment répertoriés par l’Eglise Catholique, sans compter tous ceux autorisés par les Pouvoirs Publics à partir de la Révolution. Evidemment, la mode dans ce domaine est d’origine citadine, elle concerne d’abord les couches sociales élevées, vite imitées. Ces nouveaux prénoms s’emploient souvent doubles, voire triple, sans référence aucune aux parrains ou à la parenté. « Just for fun ! » Mais cette mode, bien repérable à Pau par exemple, n’a pas beaucoup inspiré les Domecq de Salies. Tradition familiale, déférence envers Mr le Curé : les registres de catholicité de St Vincent et St Martin sont particulièrement bien achalandés en Marie, Jean, Pierre et Jeanne, le Quarté+ gagnant, qui totalisent les 2/3 des enjeux. Les « simples », comme l’on dirait des herbes, sont la très grande majorité, Vers les années 1820, des aventuriers osent  A partir du milieu du siècle, fleurissent quelques imitations d’une bourgeoisie moderniste passant sans états d’âme de l’Empire à la République. Citons Jean-Hyacinthe, Jean-Léopold, Pierre-Charles, Anne-Anaïs, Aristide-Georges, Paul-Bazile et encore Eugénie, bien sûr, Honorine, Lucine, Mélina, Rosalie … elle est partie, si tu la vois, ramèn’la moi !!

Mais, en fin de compte, peu de tape à l’œil, les Domecq de Salies restent fidèles à leurs origines rurales. Marie, Jean et Pierre, seuls ou composés, trustent 60 % des 272 prénoms recensés. Seuls, Marie-Septime (septième) et Cadetou sauvent l’honneur perdu des petits noms béarnais.

 

Les Signatures

 

Les Domecq signaient !

A défaut de monceaux d’or et de pierres précieuses, les Domecq  nous ont laissé des petits signes, leurs paraphes, plus ou moins habiles toujours émouvants. Une signature couchée sur papier est plus qu’une récompense aux recherches parfois fastidieuses, elle établit un lien personnalisé, affectif même, à travers les siècles. Ils signaient, comme les salisiens en général, malgré leur condition de modeste roturiers.

Historiquement, les toutes premières signatures sont apparues au Moyen Age chez les notaires surtout (le grand seing). Sous Louis XI, l’artisan dessine un outil, le paysan trace une croix, le bourgeois écrit son nom. C’est une ordonnance d’Henri II, en 1554, qui mettra officiellement fin à ces paraphes destinés avant tout à authentifier les actes « Ordonnons que dorénavant tous contrats et obligations quittances et actes privez soient outre les seings des notaires soussignez des parties qui consentiront s’ils sçavent signez ou quand ils ne sçavent signez par quelqu’un d’autre homme de bien et de cognoissance a leur requeste ». Cette obligation sera fort longue à s’imposer, bien évidemment. A chacun son rythme : nos voisins basques, moins portés sur l’écriture, affichent, à époque équivalente, un retard certain. Mais ne le répétez pas, vous seriez hachés menu ! (cf la recette de l’axoa sur marmiton.com).

Jusqu’au XVIème siècle, d’après nos dépouillements, le notaire salisien énumère au bas de l’acte, après le lieu et la date, les témoins présents et lui-même, sans mentionner l’existence ou non de signatures : « actum a salies lo nau jours de jener 1531 test. Son desto Ramonet de Laborde jurat Loys de Laborde de Salies et jo iohanolet notari » (contrat de vente le 9.1.1531 par Mossen Arnaut de Beuga de Salies à Bernad de Serempouy d’une pièce de terre qu’il avait auparavant acheté à Arnaud Guilhem de Domecq. Cote III E 417). Autre exemple : « a salies lo darer de martz mille navante tres testimony messire vincens de barbaste joan de bachoo Bernad de S. de salies e jo Andgm (Arnaud Guilhem) de barbaste not. » (Tournadot du contrat de mariage entre Johan deu Domecq et Guirautine deu Pees en date du 31.3.1593. Cote E 2111)

Au XVIIème, le notaire signale ceux des contractants et des témoins qui ont signé ou non. Ainsi, à son contrat de mariage le 10.1.1663 avec Suzanne de Hayet, Pierre deu Domecq autrement deu Rectou ne signe pas (mais Bernad d’Arricades son cugnat, oui), pas plus que dans les actes ultérieurs retrouvés : « a Salies lou detz de jener mille six cens sixante et tres testimonis Jacques de Taschoires Pierre de Morlanne et Pierre Dondats de la dite ville qui et lous dits testimonis en signat non lous dits de Domecq de Hayet et de Mirandot per non saber ainsi signat Bernad d’Arricades d’Ondats de Taschoires et de Morlanne presents et de St Martin notary ». Cote E 2121)

Au 18° siècle la collecte des signatures devient abondante et passionnante. Pourquoi ? Faut il y voir les effets bénéfiques de l’instruction primaire dispensée (non sans arrières pensées ?) par les deux religions présentes à Salies, catholique et protestante ? Sur la soudaineté du phénomène l’on ne peut rien dire, sinon regretter le vide documentaire qui s’étend de la fin du 17° au premier tiers du 18° : registres paroissiaux disparus et, plus étonnant, registres notariés (série E et sous série IIIE) déficitaires. Essuyez vos yeux humides, vieux rats de bibliothèque et aiguisez vos chicots, il y a maintenant de quoi grignoter !

 

« Dis moi comment tu signes et je te dirai qui tu es ! »

 

La signature révèle d’abord le rang social, c’est une évidence. Notaires, bourgeois, noblesse de robe et militaire signent par obligation professionnelle, la noblesse terrienne pour tenir son rang, ester en justice (passe temps favori ?) : Jean de Domecq (24.6.1603 cote IIIE 810, Isaac de Domecq notaire à Assat 15.11.1635 cote 1139). Lorsque les roturiers signent, c’est à l’église ou devant le notaire.

Tenir son rang chez les roturiers est d’abord une question de sexe, d’âge, de degré de parenté. Les signatures obéissent à un ordre de préséance : ainsi, au mariage religieux de David de Doumecq et Ysabeau de Séré le second juillet de l’an 1732 en l’église St Vincent, 3 signatures Domecq, assez semblables figurent au bas de l’acte : la première, en haut, est celle du marié David, la 2° en bas à gauche, celle de son frère aîné Samuel, la 3° en bas à gauche, celle de son frère cadet Mathieu. On pourrait penser leur père décédé, nous pensons par recoupement avec d’autres sources qu’il avait, peut être,  conservé ses convictions huguenotes. Ne cherchez pas mères et filles, elles ne signent pas comme le faisaient les « demoiselles » femmes et filles de nobles en pareille circonstance. Pourtant, nous avons remarqué que les femmes signent plus volontiers sur les registres de catholicité tenus au XIXème, comme si l’église leur était un lieu plus familier que la mairie ou l’étude du notaire.

Le plus souvent, les intéressés prennent la peine de préciser leur position : « Domecq père (annexe 1736), Domecq époux (annexe 1780), Domecq fils (annexe 1792), Domecq aîné (annexe 1754), Domecq cadet (annexe 1763), Domecq parrain (annexe 1733),

Mais les distinctions socio-professionnelles ne sont pas absentes, les artisans, les commerçants par exemple signent beaucoup plus fréquemment que les paysans. Les « façonneurs de sel », petite corporation très représentative de Salies en sont un bon exemple. Pierre Domecq Hauguey (~1727-1797) fils aîné de Samuel Domecq Hauguey & Suzanne Beigbeder, époux de Rachel Laclau, façonneur de sel est omniprésent dans les actes paroissiaux et notariés depuis 1737 jusqu’en 1792 ! (annexe 1727-1792).

La qualité graphique de la signature est un indicateur de maîtrise de la langue écrite, hormis l’infirmité ou la maladie qui peuvent l’altérer. Le plus souvent, la signature suit la courbe de l’existence : essor/maturité/déclin. Certains testateurs ne signent pas par faiblesse ou incapacité. Souvent, aussi, la signature des cadets est de moins bonne qualité que celle des aînés. Sachant que nos ancêtres apprenaient d’abord à lire puis à écrire, une signature très malhabile, peut indiquer une incapacité de lecture. Il est courant de dire que les illettrés signaient d’une croix, nous n’avons pas rencontré ce cas de figure : ou bien les Domecq signent ou bien ils ne signent pas.

 

 Mais elle n’est pas, dans notre esprit, un critère d’intelligence, laissons aux graphologues le soin de débusquer la bêtise humaine dans les circonvolutions d’une « ruche » prétentieuse. Il n’en manque pas dans les actes. Des généalogistes se sont essayés à une échelle de classification de la qualité des signatures dans laquelle nous nous reconnaissons en la simplifiant (cf site internet amisduturnegouet.free.fr). Premier niveau : le nom est lisible mais on sent un effort, un manque d’habitude. Deuxième niveau : le nom est parfaitement lisible, l’écriture fluide, mais les lettres sont formées de manière convenue pour l’époque. Troisième niveau : l’écriture est aisée traduisant une habitude certaine de la plume, la signature peut comporter des caractéristiques personnelles originales. ! Tous ces cas de figure sont présents, faites votre choix.

On pourrait croire que, selon un darwinisme culturel souhaité, les signatures se soient améliorées avec le temps. Eh bien, non ! Les Domecq signaient dès le début du XVIIIème siècle, grâce, sans doute à l’enseignement de base prodigué par les religieux de tous draps de soutane. Mais l’appauvrissement culturel est patent au XIXème, la qualité des signatures se dégrade, et comble de l’horreur laïque, l’analphabétisme est encore présent après l’instauration de l’Ecole de Jules Ferry (1881-1882). Selon les dires de ma grand-mère maternelle, son beau père, Jean Baptiste Domecq (1860-1923) époux d’Adèle Laffille, puisatier de son état de labeur, ne savait ni lire ni écrire. « Adelote » sa femme, lui apprit à signer, de sorte qu’il a pu, le 17.04.1891 tremper la plume Sergent Major dans l’encrier présenté par l’officier d’Etat Civil, pour parapher l’acte de naissance de Rosalie, sa fille, à l’âge respectable, pour un écolier, de 31 ans !

 

PS : afin de nous assurer de votre assiduité et dans l’intérêt même de la poursuite de ce mémoire, veuillez apposer ci-après votre signature précédée de la mention « lu et approuvé » :

 

Signature :

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